Vous avez approché votre téléphone d'une bougie, et elle vous raconte des histoires de ce pays de forêts, de fromages et de vins patients. Choisissez-en une : la lecture dure deux minutes.
Légende du massif jurassien
L'Œil de la Vouivre
Une créature de feu, une pierre qui brille dans la nuit, et une richesse que personne n'a jamais su garder.
Dans les vallées du Jura, les anciens parlaient d'une créature qu'il valait mieux ne pas croiser au bord de l'eau : la Vouivre. Serpent ailé pour les uns, femme à moitié serpent pour les autres, elle traversait le ciel des soirs d'été comme une traînée de braise.
Sur son front brillait une escarboucle, une pierre rouge si lumineuse qu'elle lui servait d'œil pour voir dans l'obscurité. La Vouivre aimait se baigner dans les sources et les lacs. Pour plonger, elle devait ôter sa pierre et la poser sur la rive.
On disait que celui qui parviendrait à la saisir à cet instant deviendrait plus riche que tous les seigneurs de la Comté. Beaucoup ont guetté ce moment, cachés dans les roseaux. Les récits disent rarement comment ils sont rentrés chez eux.
La légende a traversé les siècles de veillée en veillée, jusqu'à inspirer l'écrivain Marcel Aymé, qui a grandi dans un village du Jura et en a tiré un roman.
Ce soir, la flamme devant vous brille un peu comme son escarboucle. Celle-ci, personne ne viendra vous la reprendre.
Cette ligne sombre au cœur du fromage n'est pas une décoration. C'est la trace d'une nuit.
Dans les fermes du Haut-Jura, le lait partait à la fromagerie du village pour devenir de grandes meules de Comté. Mais il restait parfois un peu de caillé, trop peu pour une meule entière, trop précieux pour être perdu.
Le soir, on le moulait à la ferme. Puis on prenait dans l'âtre une poignée de cendre de bois et on en couvrait le caillé d'une fine couche, pour le protéger des insectes et l'empêcher de sécher jusqu'au matin.
À l'aube, après la traite, on ajoutait par-dessus le caillé du lait frais. Deux traites, une nuit entre les deux, et au milieu, un peu du feu de la maison. Aujourd'hui, la raie est faite de charbon végétal, mais le geste est resté le même.
Ce fromage garde en son cœur la trace d'un foyer allumé. Cette bougie aussi.
À goûter Le Morbier fond doucement : essayez-le en raclette ou chaud sur des pommes de terre.
Un vin qu'on ne touche pas pendant plus de six ans, et dont une partie s'envole.
Le vin jaune naît d'un seul cépage, le savagnin. Une fois en fût, on ne le remplit plus jamais. Peu à peu, une partie du vin s'évapore à travers le bois, et un voile de levures se forme à sa surface. Ce voile le protège de l'air et lui donne son goût unique de noix et d'épices.
Il faut attendre au moins six ans et trois mois avant de le mettre en bouteille. Ce qui s'est évaporé, les vignerons l'appellent la part des anges. D'un litre de vin, il ne reste que 62 centilitres. C'est exactement ce que contient le clavelin, la bouteille trapue du vin jaune.
Chaque année, début février, un village du vignoble fête la Percée du vin jaune : on perce le premier fût du nouveau millésime, et des milliers de visiteurs viennent goûter ce que le temps a fabriqué.
Ce qui a de la valeur se laisse attendre. Prenez le temps, ce soir.
À table Avec un Comté affiné, ou en sauce avec un poulet aux morilles.
Sous la ville, une eau salée. Au-dessus, des feux qui ne s'éteignaient jamais.
Sous Salins-les-Bains coulent des eaux souterraines chargées de sel. Pendant des siècles, on les a remontées à la surface pour les verser dans d'immenses poêles de fer. Dessous, des feux de bois brûlaient jour et nuit. L'eau s'évaporait, et au fond restait le sel.
Ce sel valait si cher qu'on l'appelait l'or blanc. Il servait à conserver la viande et les fromages tout l'hiver, et ses taxes remplissaient les caisses du royaume.
Mais les feux dévoraient les forêts. Au XVIIIe siècle, le bois commençait à manquer. Plutôt que d'amener la forêt au sel, on décida d'amener le sel à la forêt : une canalisation de 21 kilomètres, faite de troncs de sapin creusés, transporta l'eau salée jusqu'à Arc-et-Senans. L'architecte Claude-Nicolas Ledoux y construisit la Saline royale.
Les deux salines sont aujourd'hui inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO et se visitent.
Ici, pendant des siècles, le feu a fait naître de l'or.
Le chant que toute la France connaît a été écrit par un enfant du Jura, en une seule nuit.
Claude Joseph Rouget de Lisle est né à Lons-le-Saunier en 1760. Devenu officier, il est en garnison à Strasbourg au printemps 1792, quand la France entre en guerre contre l'Autriche.
Un soir d'avril, lors d'un dîner chez le maire de la ville, on regrette que les soldats n'aient pas de chant pour partir au combat. Rouget de Lisle rentre chez lui, prend son violon, et écrit pendant la nuit les paroles et la musique. Il l'appelle le Chant de guerre pour l'armée du Rhin.
Quelques mois plus tard, des volontaires venus de Marseille le chantent en marchant vers Paris. Les Parisiens l'appellent la chanson des Marseillais. Le nom est resté : La Marseillaise, devenue l'hymne national.
À Lons-le-Saunier, une statue de Rouget de Lisle signée Bartholdi, le sculpteur de la statue de la Liberté, rappelle d'où venait l'auteur.
Ce soir, quelque part, une idée attend peut-être sa nuit.
Avant de changer la médecine, Louis Pasteur s'est penché sur le vin de son enfance.
Louis Pasteur naît à Dole en 1822, fils d'un tanneur. Sa famille s'installe bientôt à Arbois, au pied des vignes. Il y grandit, et y reviendra presque chaque été toute sa vie.
À son époque, le vin tourne souvent à l'aigre, et personne ne sait pourquoi. Pasteur étudie la question à Arbois, dans son laboratoire et dans une petite vigne près de la ville. Il montre que la fermentation est l'œuvre d'êtres vivants minuscules, et que certains d'entre eux gâtent le vin.
Sa solution est simple : chauffer doucement le vin pour éliminer ces micro-organismes sans l'abîmer. Le procédé portera son nom, la pasteurisation, et s'appliquera bientôt au lait et à bien d'autres aliments.
Sa maison natale à Dole et sa maison d'Arbois, avec son laboratoire, se visitent aujourd'hui.
À chaque verre d'Arbois, il y a un peu de science et beaucoup de cette terre.
Pourquoi tout un pays s'habille en orange, grâce à une famille de seigneurs comtois.
Au XIIIe siècle, Jean de Chalon fait un pari étonnant. Il cède au duc de Bourgogne un comté entier, celui de Chalon, en échange d'une seule seigneurie : Salins. Ses voisins le croient fou. Mais sous Salins coule l'eau salée, et le sel vaut de l'or. Grâce à lui, sa famille devient l'une des plus riches et des plus puissantes de la Comté.
Pendant trois siècles, les Chalon bâtissent des châteaux à Arlay, à Nozeroy, et se marient avec les plus grandes maisons d'Europe. L'un d'eux hérite même d'une petite principauté du sud de la France : Orange.
En 1544, le dernier de la lignée, le jeune prince René de Chalon, meurt au combat, sans enfant. Il lègue tous ses biens et son titre de prince d'Orange à son cousin, Guillaume de Nassau. Celui-ci, devenu Guillaume d'Orange, mènera les Pays-Bas vers leur indépendance.
Aujourd'hui encore, la famille royale néerlandaise s'appelle Orange-Nassau, et tout un peuple se pare d'orange les jours de fête. Un héritage qui commence au pied des collines du Jura.
Une flamme orange, en souvenir des chevaliers de Chalon.
À voir Les ruines du château d'Arlay et la cité de Nozeroy, ancien fief des Chalon.
Sur un éperon rocheux, des religieuses de haute naissance et des vignes qui deviendront légendaires.
Château-Chalon est perché sur un rocher, au-dessus de la vallée de la Seille. Dès le haut Moyen Âge, une abbaye de religieuses s'y installe. Au fil des siècles, elle devient très particulière : seules les jeunes filles issues de la vieille noblesse peuvent y entrer, et elles doivent prouver plusieurs générations d'ancêtres nobles.
On raconte que ces dames veillaient de près sur les vignes accrochées aux pentes, et que le vin du rocher doit beaucoup à leur patience. La tradition locale fait remonter ce vin à plus de mille ans.
L'abbaye a disparu à la Révolution, mais les vignes sont restées. Château-Chalon donne aujourd'hui un vin jaune parmi les plus réputés, et le village est classé parmi les plus beaux de France. En flânant dans ses ruelles, on passe encore devant les maisons où vivaient ces chanoinesses.
Ce qui pousse sur la pierre apprend la patience. Allumez, et prenez votre temps.
À voir Le belvédère sur les vignes et l'église Saint-Pierre, du XIIe siècle.
Une rivière à l'eau sacrée, qui tombe sept fois avant de trouver le calme.
Son nom fait sourire, mais il n'a rien à voir avec l'animal. Il viendrait d'un mot ancien qui signifiait « eau sacrée ». Et il suffit de marcher le long de ses rives pour comprendre pourquoi les anciens la respectaient.
Le Hérisson naît de lacs nourris en partie par des eaux souterraines. Sur quelques kilomètres, il dévale la montagne en sept cascades et une trentaine de sauts plus petits. Certains portent des noms mystérieux : l'Éventail, le Grand Saut, le Saut Girard.
Cette eau n'a pas seulement nourri les légendes. Pendant des siècles, elle a fait tourner des moulins et des forges. Au pied du Saut Girard, une clouterie a fonctionné du Moyen Âge jusqu'au début du XXe siècle : on y forgeait les clous qui tenaient les fermes et les toits du pays.
En hiver, il arrive que les cascades gèlent et se figent en grandes orgues de glace. La rivière semble alors retenir son souffle, en attendant le printemps.
Ici, l'eau a toujours travaillé avec le feu des forges. Ce soir, c'est votre tour de les réunir.
À faire Le sentier des cascades, à parcourir de préférence au printemps, quand le débit est le plus fort.
Il y a des milliers d'années, des villages entiers vivaient au bord de ce lac.
Au début du XXe siècle, on abaisse le niveau du lac de Chalain pour produire de l'électricité. En se retirant, l'eau dévoile un secret qu'elle gardait depuis des millénaires : des pieux de bois plantés dans la vase, des poteries, des outils, des restes de repas.
Ce sont les traces de villages du Néolithique. Il y a environ cinq mille ans, des familles vivaient ici, sur les rives du lac. Elles cultivaient des céréales, élevaient des animaux, pêchaient, et se déplaçaient sur l'eau en pirogue taillée dans un seul tronc.
Grâce à l'eau et à la vase, qui protègent le bois de l'air, ces vestiges sont restés étonnamment bien conservés. Les sites de Chalain et de Clairvaux font aujourd'hui partie du patrimoine mondial de l'UNESCO, avec d'autres villages préhistoriques autour des Alpes.
Au bord de ce lac, il y a cinq mille ans, quelqu'un allumait déjà un feu pour la nuit.
Un village caché au fond d'une reculée, et un départ qui a changé l'histoire de l'Europe.
Baume-les-Messieurs se cache au fond d'une reculée, une vallée creusée dans le calcaire et fermée par de hautes falaises. On y trouve une cascade, des grottes, et une abbaye fondée il y a plus de mille ans.
À la fin du IXe siècle, l'abbé de Baume s'appelle Bernon. C'est un homme exigeant, qui veut des moines simples, priant et travaillant selon une règle stricte. En 910, on lui confie la fondation d'un nouveau monastère, en Bourgogne. Il part avec quelques moines de Baume.
Ce monastère s'appelle Cluny. Il deviendra l'un des plus puissants d'Europe, à la tête de centaines d'abbayes, et sa grande église restera longtemps la plus vaste de toute la chrétienté. Tout cela a commencé avec un moine parti de ce petit vallon jurassien.
Le nom du village garde la mémoire de son histoire : au fil du temps, l'abbaye accueillit des moines issus de la noblesse, les « messieurs » de Baume.
Les grandes choses commencent souvent dans un endroit tranquille.
À voir L'abbaye, le belvédère sur la reculée et les grottes, ouvertes à la belle saison.
Pendant les longs hivers, les paysans du Haut-Jura ont appris à fabriquer le temps.
Dans le Haut-Jura, l'hiver dure longtemps. La neige bloque les chemins, les bêtes restent à l'étable, et les journées sont longues. Alors, dans les fermes, on travaille de ses mains : le bois, le métal, les petits mécanismes.
À la fin du XVIIe siècle, autour de Morbier, des familles se mettent à fabriquer des horloges. Leurs mécanismes robustes, en fer et en laiton, sonnent les heures et battent comme un cœur au milieu de la pièce. On les appellera les horloges comtoises.
Leur succès est immense. Pendant deux siècles, ces horloges partent dans toute la France. Dans beaucoup de maisons, la grande horloge comtoise devient le meuble que l'on transmet, celui qui a sonné les naissances, les mariages et les veillées de plusieurs générations.
Le même savoir-faire de précision a donné naissance à une autre spécialité de la région : la lunetterie de Morez.
Tic, tac. Le temps passe plus doucement à la lueur d'une flamme.
Une meule de Comté, c'est le travail de tout un village.
Pour fabriquer une meule de Comté, il faut des centaines de litres de lait. Bien plus qu'une petite ferme n'en produit en une journée. Alors, il y a des siècles, les paysans des montagnes du Jura ont eu une idée simple : mettre leur lait en commun.
Chaque matin et chaque soir, chacun apportait sa traite au même endroit, où un fromager transformait le tout en grandes meules capables de se conserver tout l'hiver. On appelait ce lieu la fruitière, parce qu'on y partageait le « fruit » du travail de tous. À la vente, chacun recevait sa part, selon le lait qu'il avait apporté.
Ce système existe toujours. Dans le massif du Jura, des fruitières de village fabriquent encore le Comté avec le lait des fermes voisines, selon des règles très strictes.
Ce qu'on partage pèse plus lourd que ce qu'on garde. Allumez-la pour ceux avec qui vous partagez.
À faire Visiter une fruitière le matin, pour voir le fromager travailler le lait.
Au crépuscule, quand la brume monte des prés, il vaut mieux rentrer avant elles.
Les vieux Comtois parlaient de fées vêtues de vert, presque transparentes, que l'on apercevait parfois à la tombée du jour. On les appelait les Dames vertes. Elles vivaient au bord des forêts, près des sources, et sortaient danser dans les prés quand la brume se levait.
Elles pouvaient être bienveillantes, aider une fileuse fatiguée ou guider un voyageur perdu. Mais elles aimaient aussi jouer des tours. On disait qu'un garçon trop curieux, attiré par leurs rires, pouvait danser avec elles toute la nuit, et se réveiller au matin, épuisé, loin de chez lui.
Le lendemain, on trouvait parfois dans l'herbe des cercles plus verts que le reste. Les anciens savaient ce que c'était : les Dames vertes avaient dansé là.
Ce soir, gardez la flamme allumée. Les Dames vertes ne s'approchent pas des maisons éclairées.
Le geste le plus simple pour allumer une bougie a été inventé par un jeune homme de Poligny.
Au début du XIXe siècle, faire du feu reste une affaire compliquée. On frappe un silex, on souffle sur une braise, on garde précieusement les tisons d'une veillée à l'autre. Les premières allumettes existent, mais elles sont capricieuses et peu pratiques.
Charles Sauria est né à Poligny en 1812. Vers 1830, alors qu'il n'est encore qu'un élève passionné de chimie, il a une idée : enduire le bout d'une petite tige de bois d'un mélange contenant du phosphore. Il suffit alors de la frotter contre une surface rugueuse pour qu'une flamme jaillisse. L'allumette à friction, celle que l'on craque d'un geste, est née.
Mais le jeune homme n'a ni argent ni brevet. D'autres s'emparent de l'idée, la fabriquent en masse et font fortune avec. Sauria, lui, mène une vie modeste et s'éteint en 1895 à Saint-Lothain, à quelques kilomètres de sa ville natale.
Aujourd'hui, chaque fois que quelqu'un, quelque part dans le monde, craque une allumette, il refait un peu le geste inventé par un enfant de Poligny.
Craquez une allumette, allumez la mèche. Ce soir, ce geste vient de Poligny.
Des centaines de litres de lait, des mois de patience, et des mains qui la retournent sans cesse.
Tout commence dans les prés, où les vaches montbéliardes et simmental broutent l'herbe et les fleurs des plateaux. Leur lait part chaque jour à la fruitière du village. Il en faut environ 450 litres pour fabriquer une seule meule d'une quarantaine de kilos.
Le fromager chauffe le lait dans une grande cuve de cuivre, le fait cailler, puis le découpe en grains minuscules. Le caillé est moulé, pressé, salé. La meule ne ressemble encore à rien : il lui manque le temps.
Elle descend alors en cave, sur des planches d'épicéa. Pendant au moins quatre mois, souvent bien plus, l'affineur la retourne, la frotte avec de l'eau salée, l'écoute en la tapotant avec un petit marteau. Lentement, sa croûte se forme et son goût se développe : fruité, noisette, parfois presque caramel.
À Poligny, cette histoire se vit au quotidien. La ville accueille la Maison du Comté, des caves d'affinage et une école qui forme les fromagers de demain.
Comme une meule en cave, certaines choses ne se pressent pas. Prenez le temps de cette flamme.
À voir La Maison du Comté, pour tout comprendre de la meule, et une cave d'affinage à visiter.
Une période entière de l'histoire de la Terre porte le nom de ces montagnes.
Il y a environ 150 millions d'années, le Jura n'avait rien de montagneux. C'était une mer chaude et peu profonde, bordée de lagunes et d'îles, où vivaient coraux, coquillages et poissons. En se déposant, leurs restes ont formé, couche après couche, le calcaire qui compose aujourd'hui le massif.
À la fin du XVIIIe siècle, les savants qui étudiaient ces roches leur ont donné le nom des montagnes où on les trouvait. Peu à peu, toute la période où elles se sont formées a pris le même nom : le Jurassique. C'est l'époque des grands dinosaures, et un célèbre film l'a rendue connue dans le monde entier.
Ces géants sont bien passés par ici. Près de Champagnole, à Loulle, on a découvert en 2004 des centaines d'empreintes laissées par des dinosaures dans la boue d'un ancien rivage. Certaines appartiennent à de gigantesques sauropodes au long cou.
Chaque fois qu'on prononce le mot « jurassique », on parle un peu du Jura.
Cette flamme est jeune. La pierre sur laquelle vous dormez a 150 millions d'années.
À voir Le site des empreintes de dinosaures de Loulle.
Le fromage le plus célèbre de la planète est né à quelques kilomètres d'ici.
Dans le Jura, la famille Bel fabrique et vend du fromage depuis le XIXe siècle. Au début des années 1920, Léon Bel cherche une nouveauté. Il s'inspire d'une technique venue de Suisse : faire fondre des fromages pour obtenir une pâte douce et crémeuse, facile à conserver.
Il lui faut un nom et une image. Pendant la Première Guerre mondiale, Léon Bel a servi dans une unité de transport dont les camions portaient le dessin d'une vache hilare, surnommée en plaisantant la « Wachkyrie », un jeu de mots sur les Walkyries des légendes germaniques.
En 1921, il dépose le nom « La Vache qui rit ». Quelques années plus tard, le dessinateur Benjamin Rabier lui donne son visage : une vache rouge au large sourire. Les fameuses boucles d'oreilles arriveront plus tard.
Le petit fromage en portions triangulaires a fait le tour du monde. On le trouve aujourd'hui dans des dizaines de pays, et il reste l'un des grands symboles de Lons-le-Saunier.
Une flamme qui danse, et un sourire en souvenir d'une vache qui rit.
À voir La Maison de la Vache qui rit, à Lons-le-Saunier.
Dans une ville de montagne, on a appris à transformer une racine en objet précieux.
Saint-Claude est née autour d'une abbaye, au fond d'une vallée étroite du Haut-Jura. Pendant des siècles, les pèlerins y viennent nombreux, et les habitants, pour gagner leur vie pendant les longs hivers, tournent et sculptent le bois : chapelets, boîtes, petits objets vendus aux visiteurs.
Au XIXe siècle, les artisans découvrent un bois exceptionnel : la racine de bruyère, venue du sud de l'Europe. Dure, résistante à la chaleur, joliment veinée, elle est parfaite pour fabriquer des pipes. Saint-Claude s'y consacre avec un tel talent qu'elle devient la capitale mondiale de la pipe.
Dans les ateliers, chaque pipe passe entre de nombreuses mains. On la façonne, on la perce, on la polit, jusqu'à ce que le bois révèle ses veines. Aujourd'hui encore, quelques maîtres pipiers perpétuent ce savoir-faire.
La ville a connu un autre savoir-faire de précision : la taille des diamants, qui a longtemps fait vivre de nombreuses familles.
Du bois, de la patience, et une braise qui rougeoie doucement. Saint-Claude connaît bien ce moment.
À voir Le musée de la Pipe et du Diamant, et la cathédrale Saint-Pierre.
Une forteresse construite pour la guerre garde aujourd'hui des milliers de meules de Comté.
Au XIXe siècle, la France construit aux Rousses, près de la frontière suisse, un immense fort militaire. Ses murs épais et ses galeries creusées dans la montagne devaient protéger le pays d'une invasion. L'attaque n'est jamais venue, et le fort a fini par perdre sa raison d'être.
Mais ses galeries ont une qualité rare : une température fraîche et une humidité presque constantes, toute l'année. Exactement ce qu'il faut pour affiner un fromage.
À la fin du XXe siècle, des affineurs de Comté ont donc investi les lieux. Dans les anciennes casemates, des dizaines de milliers de meules reposent désormais sur des planches d'épicéa. Elles y mûrissent lentement, pendant des mois, parfois des années, à l'abri de la lumière.
Là où l'on attendait des soldats, on trouve aujourd'hui des fromages qui prennent leur temps.
Il y a des forteresses qui finissent en trésors. Ce soir, votre refuge, c'est ici.
À voir Les caves d'affinage du fort des Rousses, ouvertes à la visite.
Des épicéas qui deviennent violons, et des sentiers qui ont sauvé des vies.
Au nord des Rousses, la forêt du Risoux s'étend sur la frontière, entre le Jura et la vallée de Joux, en Suisse. À plus de 1 200 mètres d'altitude, le froid est rude et le sol pauvre. Les épicéas y poussent lentement, très lentement.
C'est justement ce qui les rend précieux. Leurs cernes de croissance sont si fins et si réguliers que leur bois vibre d'une manière particulière. Certains arbres, vieux de plusieurs siècles, deviennent ce qu'on appelle du bois de résonance : on en fait des violons et d'autres instruments de musique.
La forêt a aussi une histoire plus secrète. Pendant longtemps, des contrebandiers l'ont traversée de nuit, chargés de tabac ou de chocolat. Et pendant la Seconde Guerre mondiale, entre 1941 et 1944, des femmes et des hommes courageux, comme Victoria Cordier, y ont guidé dans l'obscurité des personnes juives et des persécutés vers la Suisse et la liberté.
Aujourd'hui, le Risoux est un lieu paisible, protégé, où vit encore le grand tétras.
Une petite lumière dans la nuit a parfois guidé des vies entières. Allumez-la pour eux.
Le Diable croyait avoir fait une bonne affaire. C'était sans compter sur les gens du pays.
Il y a bien longtemps, les habitants du pays ne pouvaient pas traverser la rivière, qui coule au fond de gorges profondes. Il fallait faire de longs détours, et les crues emportaient chaque passerelle qu'on construisait.
Un soir, un étranger élégant se présenta au village. Il proposa de construire un pont de pierre solide en une seule nuit. En échange, il demandait une seule chose : l'âme du premier être vivant qui le traverserait. Les villageois avaient reconnu le Diable. Ils acceptèrent pourtant.
Au matin, le pont était là, magnifique. Le Diable attendait sa récompense de l'autre côté. Alors les villageois, malins, lâchèrent sur le pont… un animal, un chat ou un bouc selon les versions. Furieux d'avoir été dupé, le Diable disparut dans un nuage de soufre. Le pont, lui, est resté.
On raconte cette histoire dans beaucoup de régions de France. Mais dans les gorges de l'Ain, près de Crotenay, elle a son propre pont.
Gardez la flamme allumée : le Diable n'aime pas qu'on le voie arriver.
Une nuit de Noël, sur un lac gelé du Haut-Jura, un seigneur trop orgueilleux est parti chasser pour toujours.
Au XVe siècle, sur le plateau du Grandvaux, une bête que personne n'arrive à voir de près sème la terreur. Chaque nuit, elle tue des moutons, éventre des vaches et saccage les champs. Les paysans n'osent plus sortir après le coucher du soleil.
L'abbé de l'abbaye du Grandvaux les réunit dans son église pour prier ensemble contre la Bête. Mais le seigneur du lieu, le Sire de la Ferté, se moque d'eux. Il ne croit qu'à ses chiens et à ses armes. Il jure de traquer la Bête, et de la poursuivre jusqu'en enfer s'il le faut. L'abbé, indigné, le maudit.
La nuit de Noël, pendant que tout le village est à la messe, la neige tombe à gros flocons. Au loin résonnent une trompe de chasse et des aboiements. La Bête surgit près de l'abbaye, le seigneur et sa meute sur les talons. L'abbé lève sa crosse pour leur barrer la route, mais la Bête lui échappe et file vers le lac gelé.
Le chasseur et ses chiens s'élancent derrière elle sur la glace. Un craquement immense déchire la nuit. La glace s'ouvre, et la Bête, le seigneur et toute sa meute disparaissent dans l'eau noire. On ne les a jamais revus.
Depuis, les soirs d'hiver, quand le lac est pris par le gel, on entend parfois monter de la glace des grondements, des plaintes, des sortes d'aboiements lointains. Les anciens du Grandvaux disent que c'est la Chasse infernale qui court encore sous le lac. Les savants, eux, expliquent que la glace se dilate et se contracte avec le froid, et qu'un lac gelé peut réellement « chanter ». À vous de choisir votre explication.
Ce soir, restez au chaud près de la flamme. Dehors, sur le lac, la chasse n'est peut-être pas finie.
À faire Le tour du lac de l'Abbaye, sur le plateau du Grandvaux, et le belvédère du Moulin pour la vue sur le plateau.
Sous les eaux turquoise, une vallée entière garde ses souvenirs.
Avant les années 1960, la rivière d'Ain serpentait au fond d'une vallée profonde, entre des hameaux, des moulins, des prés et des chemins. Puis on décida d'y construire un grand barrage pour produire de l'électricité.
Achevé en 1968, le barrage de Vouglans mesure plus de cent mètres de haut. Derrière lui, l'eau a monté lentement et formé un lac d'environ 35 kilomètres de long, l'un des plus grands lacs artificiels de France. La vallée a disparu sous les eaux, et avec elle des villages et des maisons que leurs habitants ont dû quitter.
Parmi ces lieux engloutis se trouve la chartreuse de Vaucluse, un monastère fondé au XIIe siècle par des moines chartreux. Une légende locale raconte que, certains jours, on apercevrait encore le haut d'un clocher sous la surface. Les plongeurs, eux, aiment explorer ce paysage disparu.
Les anciens de la vallée se souviennent encore. Pour eux, le lac a deux visages : celui des vacances et des baignades, et celui de leur village d'enfance, juste en dessous.
Il y a des lumières qui veillent sur ce qu'on ne voit plus. Celle-ci est pour la vallée d'avant.
À faire Une balade au belvédère du barrage, puis une baignade sur l'une des plages du lac.
Quinze villages vivaient sous les chênes. La forêt n'en a rendu qu'un seul.
La forêt de Chaux est l'une des plus grandes forêts de feuillus de France : plus de 20 000 hectares de chênes, de hêtres et de charmes, entre la Loue et le Doubs. Aujourd'hui, on s'y promène dans le silence. Pourtant, pendant des siècles, elle a été pleine de vie.
Au cœur des bois vivaient des familles entières de bûcherons, de charbonniers, d'écorceurs et de flotteurs, qui faisaient descendre le bois sur les rivières. Vers 1830, ils étaient environ six cents, répartis dans quinze hameaux installés dans des clairières. Ces villages n'avaient pas de nom, seulement un numéro : celui de la parcelle de forêt où ils se trouvaient. Chacun avait ses maisons, ses granges, son four à pain et son potager.
Leur bois et leur charbon nourrissaient les feux de toute la région : les forges, les tuileries, la Saline royale d'Arc-et-Senans, et la verrerie de La Vieille-Loye, où serait né le clavelin du vin jaune.
Après la Seconde Guerre mondiale, la vie en forêt s'est arrêtée. Les hameaux ont été abandonnés, et les arbres ont repris leur place. Un seul a survécu : le hameau numéro 14. Ses vieilles maisons, restaurées, racontent encore cette vie disparue.
À quelques kilomètres, l'architecte Ledoux avait rêvé d'une autre cité : une ville idéale tout entière, organisée en cercles autour de la Saline royale. Elle n'a jamais été construite. Chaux a donc deux cités perdues : celles qui ont existé et que la forêt a reprises, et celle qui n'a jamais existé que sur le papier.
On dit que la forêt n'est jamais vraiment vide. Les anciens y voyaient passer la Vouivre, des fées, et les fouletots, petits lutins farceurs. Et aux Baraques du 14, un vieux chêne recueille encore les vœux que les visiteurs glissent dans son écorce.
Pendant des siècles, le bois de Chaux a fait vivre tous les feux du pays. Ce soir, cette flamme est pour les quinze villages.
À voir Les Baraques du 14 à La Vieille-Loye, leur chêne à vœux, et la Saline royale d'Arc-et-Senans.
Dans bien des villages de France, on parle d'une Dame blanche. Voici celle qui pourrait veiller sur Château-Chalon.
Les nuits d'automne, quand la brume monte de la vallée de la Seille et enveloppe le rocher, il arrive qu'on aperçoive une silhouette pâle sur le chemin de ronde. Une femme vêtue de blanc, qui marche lentement entre les vignes, une lanterne à la main. Elle ne parle pas, elle ne se presse pas. Elle regarde les rangs de savagnin, puis elle disparaît dans le brouillard.
Les vignerons ne la craignent pas. Chez eux, on raconte que c'était une des dames de l'ancienne abbaye, celle qui aimait le plus ces vignes accrochées à la pierre. Quand l'abbaye a fermé, elle n'a pas voulu partir. Alors, chaque automne, elle revient vérifier que tout va bien.
On dit qu'elle passe surtout les années où le raisin est beau. Certains anciens assuraient même qu'une vendange bénie par sa lanterne donnait un vin jaune plus fin que les autres. D'autres disent simplement qu'elle guide les promeneurs égarés dans la brume jusqu'aux premières maisons du village.
Si vous la croisez, ne la suivez pas trop loin. Saluez-la, et rentrez au chaud. Elle aime savoir que les fenêtres du village sont encore éclairées.
Allumez la bougie près de la fenêtre. La Dame blanche aime voir une lumière au rocher.
À savoir Ce conte a été écrit pour la collection, en s'inspirant des nombreuses légendes de Dames blanches et de l'histoire de l'abbaye de Château-Chalon.